Celle qui avait encore quelques détails à régler…

Cévennes – Un matin plus difficile que prévu.
J’ai beau enchaîner les stages et penser que je vais finir blasée, il y a toujours ce fameux jour où je me fais rattraper par l’irrépressible impression que je n’ai rien à foutre là et où je fais un horrible bond en arrière dans mon acception de moi-même.
Bingo, c’est aujourd’hui !

Pourtant, ce matin, je me sentais libre, et j’en jouissais sans modération.
J’étais comme une gamine, libre d’être en retard à la marche matinale.
Libre de courir après le groupe et de mentir quand on lui demande d’où elle sort.
Libre de les suivre dans ce paysage idyllique et de m’en émerveiller.
Libre de faire des Hooo et des Whaaaa, avec un sourire quasi juvénile.
Libre de les regarder se déshabiller pour rentrer dans l’eau froide et de rester sur le côté avec toutes les mauvaises excuses du monde.

Petit déjeuner.
Pas très faim. Près du buffet, je passe entre les participants pour ne pas suivre la file.
Ici, pas de norme, pas d’ordre, juste un respect. Si l’on passe devant quelqu’un pour se servir, on en profite pour servir les 3 suivants. Pas besoin de suivre les conventions pour montrer du respect aux autres et pour le mériter en retour.

Les premiers massages commencent. Je traine à enlever mes chaussures. J’attends que tout le monde s’installe … et que chacun aie un partenaire de façon à ne pas en avoir pour moi. J’erre de binôme en binôme prétextant que je préfère les regarder et les accompagner, afin de chercher un peu de contact réconfortant, mais surtout, une bonne occasion de ne pas me focaliser sur la petite déprime qui monte, qui monte …
Alors je tente un lâcher prise et je balaye mes idées noires comme on chasse un moucheron en agitant la main.

Je tiens le cap jusqu’à ce que j’aperçoive les bâtons contre le mur. J’exècre les bâtons !
Symboliquement, ils me rappellent une réflexion qui m’était déjà venue en Vendée et que j’avais sagement enfouie : « Si tu donnes le bâton pour te faire battre, ne viens pas te plaindre ! » m’avait envoyé une petite voix intérieure qui m’avait déjà fait monter les larmes aux yeux, et que j’avais donc minutieusement enfermée au fond de ma tête.

J’essaye donc de remettre cette réflexion à sa place, au fond de ma tête.
Mauvais plan. Arrivent les exercices de « viens vers moi si tu l’oses ». L’un bouge le bâton en fouettant l’air devant lui, et l’autre doit avancer et passer sans se faire toucher.
La contrariété et l’angoisse arrivent quasi instantanément.
Je respire plus fort, je lutte pour desserrer les dents, je ris jaune, j’angoisse.
« Lâche, mais lâche putain, essaye de t’amuser, ils ne te feront pas de mal !!! »
Trop tard, je suis crispée. J’ai beau travailler avec Manu, Jean Marie, Lionel, un cocktail explosif de bienveillance, de totale confiance et de cours de récrée ambulante, je stresse.

Ne pas fixer le bâton, me connecter avec l’autre et jouer avec lui.
Mouais, mais les bâtons, c’est dangereux. On pourrait se faire mal !
Dans ma tête, une petite voix se met à crier : « Pose ça, tu vas te blesser, me faire mal , et je vais me faire gronder ! »
Aiiiie !!! Perdue dans mes pensées, je viens de prendre un retour de bâton sur la main …
« Tu vois ! Je t’avais mise en garde! Je t’avais dit que tu allais te faire mal ! Viens pas pleurer, je t’avais prévenue ! Maintenant ça suffit, vous me posez tout ça !!! » La petite voix hurle. Tais-toiii !!!

Cri de colère ! J’arrête l’exercice. Mes yeux sont tellement pleins de larmes que de toutes façons, je ne vois plus le bâton ! Je m’écarte du groupe et me rapproche d’un arbre légèrement en retrait. Je m’allonge, mets les bras sur les yeux, je pleure doucement.
Je hais cette petite voix intérieure qui me balance des phrases du passé sans pour autant me donner la traduction de l’émotion qu’elle entraîne, sans m’expliquer ce qu’il faut que je réalise, que je pardonne, que je digère … Ok, j’entends ma mère me gronder, soit, mais je suis adulte maintenant, ça n’a plus d’importance !

A peine le temps d’essuyer mon nez sur la manche de mon pull que la matinée touche à sa fin. Voici le cercle de parole.
– « Sale matinée. Je déteste les bâtons, et ils me le rendent bien. Je suis en colère, vexée et frustrée. » Ma voix tremble, je m’arrête là.

A la fin du cercle, je m’isole. Je repasse la scène au ralenti … Et d’un coup, comme prévu, l’évidence déboule :
L’enfant que les stages réveillent est libre, heureuse, à sa place et légitime.
L’adulte que je suis devenue apprécie profondément ce cadeau.
Mais l’injustice est tenace.
Avoir ce droit aujourd’hui met en lumière les privations passées.
L’enfant intérieur pleure l’injustice de ne pas avoir eu le droit d’être libre lorsqu’elle en avait l’âge. Elle n’avait pas le droit de prendre de risque. Celui de tomber, de se bruler, de se blesser. On la mettait en garde et elle se faisait engueuler si elle le faisait quand même! Il est injuste qu’on la réveille pendant les stages pour lui rappeler le temps qu’elle a perdu ! Elle ne veut pas jouer avec des bâtons. Elle ne veut pas prendre le risque de se blesser ou de blesser quelqu’un. Si cela arrive, qui viendra la consoler, qui viendra lui dire que ce n’est pas grave ? L’adulte qu’elle est devenue ?

L’enfant que j’étais et qui avait peur de faire ce qu’elle voulait, est en colère contre l’adulte qui se le permet aujourd’hui. La dualité entre celle d’hier et celle d’aujourd’hui me met en souffrance, en larmes, noyée dans le chagrin d’une petite fille qui se sent trop vieille pour assumer de pardonner au passé et jouir du présent. Oui, je suis en colère. Vexée, frustrée. Je dois faire la paix avec cela, et pardonner.

Mais c’est aussi cela que je viens chercher à chaque stage. Me confronter à mon passé, à tout se que j’ai enfouie et que je fais semblant d’avoir oublié. Et lorsque cela sort, enfin, même si c’est dans une certaine souffrance, le moment où je comprends, où j’accueille, où j’accepte, est une délivrance.
Je viens donc d’accoucher d’une nouvelle évidence, d’un nouveau pardon.
Aujourd’hui encore, je suis à nouveau née.

2 commentaire sur “Celle qui avait encore quelques détails à régler…

  1. Toujours très beau et sincère. Pas super joviale. Mais malgres cela toujours un plaisir de te lire.

    • L’inspiration du moment n’est pas toujours enjouée, j’avoue ! :D
      Mais j’ai la possibilité de passer par toutes les émotions et de venir m’en « débarrasser » par ici, alors j’en profite ! :D

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